Parmi plusieurs définitions possibles de l’analyste, je voudrais en retenir une : l’analyste est celui qui, à l’instar de Freud ou de Lacan, a su faire passer la psychanalyse dans sa vie. Il fait preuve de ce désir particulier qu’est " le désir de l’analyste ". Cela suppose qu’il " persévère " et qu’il sache au moment opportun " ne pas céder sur son désir ".
Ce fut le cas de Lacan qui ne céda pas devant les pressions visant à le ramener à l’orthodoxie supposée de l’IPA, soit à une pratique professionnelle de consensus. On le sait, cela aboutit à son éviction , ce qu’il a nommé son " excommunication " en faisant écho à celle de Spinoza.
Quant à la séance courte, elle a été pour Lacan une " Pierre de rebut " comme il l’indique dans la note datée de 1966 et qui commente une page de " Fonction et champ de la parole et du langage ". C’est aussi pour lui une " pierre d’angle " soit un élément essentiel de la théorie psychanalytique. L’expression : " Pierre d’angle ", ici soigneusement choisie par Lacan, met en valeur l’aspect central de la question des séances courtes dans un débat où la question n’a jamais fait l’objet officiellement d’un désaveu : " Pierre de rebut ou pierre d’angle notre fort est de n’avoir pas cédé sur ce point " déclare Lacan.
La page du Discours de Rome dont il s’agit développe une critique de la " technique analytique " standard. Lacan y énonce son point de vue qui, comme toujours, consiste à substituer aux formalisme des " règles techniques ", une formalisation théorique: des principes.
Il y décrit dans ce passage l’analyste comme " Maître de la vérité ". Il est aussi présenté comme scribe et dépositaire, mais en même temps juge du prix du discours tenu par l’analysant dont sa ponctuation fixe le sens. Dès lors, toute coupure de sa part ne peut manquer d’être interprétée par l’analysant comme une " ponctuation de son progrès ". Autant donc éviter que la coupure automatique du standard (Séance à durée fixe) " donne prétexte à une ruse rétorsive " de l’analysant .
Par ailleurs la " neutralité bienveillante " du standard " peut prendre valeur obsessionnelle " chez l’analyste et " maintenir la connivence du sujet ", c’est à dire l’évitement du bien dire.
C’est dans ce contexte que figure sous la plume de Lacan l’expression : " ce qu’on appelle nos séances courtes ". Il s’agit selon lui de promouvoir par ce moyen " le sens dialectique précis de la scansion dans son application technique " c’est à dire de saisir le ressort de la cure et non pas d’édicter des règles d’interprétation.
En cela Lacan se montre absolument freudien.
Les règles du standard appliquées à l’ IPA proviennent dans leur forme canonique de 5 textes de Freud. Ralph Greenson les cite dans l’introduction de son ouvrage de 1967 : " Technique pratique de la psychanalyse ".
Il s’agit des articles intitulés " Conseils aux médecins ", " Le début du traitement ", " La dynamique du transfert ", " L’amour de transfert " , " Remémoration, répétition, perlaboration " tous écrits dans la période 1912-1915.
Mais quand on relit " Le début du traitement " par exemple, on s’aperçoit que les textes où Freud avait consigné les modalités techniques de son acte (sans doute dans le vif de la querelle avec Jung), d’abord ne sont pas des textes de technique pure mais des textes qui subordonnaient la question technique au traitement d’un problème théorique, et que, par ailleurs, le style de Freud est bien davantage celui du conseil que de la prescription , que chaque " règle " est assortie d’un commentaire qui la modalise.
Prenons par exemple la règle du nombre et surtout de la durée des séances, celle qui a été si passionnément discutée dans l’usage qu’en a fait Lacan. Elle a été des années durant, la marque du lacanisme , celle que les psychanalystes de l’IPA ont combattu avec le plus d’âpreté.
Il est remarquable que le traité de Greenson de 1967 ne mentionne nulle part cette règle, celui d’Etchegoyen non plus. En France à la suite d’André Green les analystes de l’IPA ont tenté de donner une théorie dite du " Cadre " qui insiste sur la valeur du ritualisme pour l’analyse et tente de le justifier, mais personne n’ose donner une durée idoine des séances pour la bonne raison que tous en ont raccourci la durée…
Pour Etchgoyen dans son traité intitulé " Les fondements de la technique analytique " , la pratique analytique concernant le nombre et la durée des séances est abordée dans l’optique du " contrat " . Il distingue d’ailleurs selon les analystes ( et sans doute aussi selon les tendances nombreuses de l’IPA) des manières plus conservatrices et autoritaires et des modalités plus démocratiques plus " libérales " au sens que donnent les américains à ce vocable, de formuler les termes dudit contrat. On voit que dans cette optique, il s’agit de traiter le " cadre " comme faisant encore partie de la réalité extérieure à ce qui serait l’espace- temps dans lequel se déroulerait l’analyse : l’espace et le temps de la séance lui-même. La fixation du cadre est alors à concevoir comme un élément de déontologie ou de morale sociale, elle se mesure en termes de respect de l’autre, d’engagements réciproques et d’éventuelle ruptures de contrat.
On opposera à ces conceptions la rigueur des formulations de Lacan dans la Direction de la Cure : " La direction de la cure… consiste d’abord à faire appliquer par le sujet la règle analytique, soit les directives dont on ne saurait méconnaître la présence au principe de ce qu’on appelle " la situation analytique " , sous le prétexte que le sujet les appliquerait au mieux sans y penser.
Ces directives sont, dans une communication initiale posées sous forme de consignes dont, si peu que les commente l’analyste, on peut tenir que jusque dans les inflexions de leur énoncé, ces consignes véhiculeront la doctrine que s’en fait l’analyste au point de conséquence où elle en est venue pour lui. " (Ecrits p 586).
Notons le contraste entre la position molle de l’IPA (le contrat) et la rigidité qui l’accompagne dans l’application des règles concernant la séance ,et la rigueur austère de Lacan quand il énonce des principes qui vont, par ailleurs avec une prise en compte du cas par cas dans la pratique, faite tout entière de flexibilité et d’attention au particulier.
Freud, dans les textes où il exposait les règles, était, quant à lui nuancé comme nous l’avons dit (sauf pour l’énoncé de la règle fondamentale de l’association libre) et il en donne la raison : " Lorsque les séances sont trop espacées on court le risque de ne pas marcher du même pas que les incidents réels de la vie du patient et de voir l’analyse perdre son contact avec la réalité et s’engager dans des voies latérales ".
Il est clair qu’à l’inverse de la démarche des analystes de l’IPA Freud se refuse à séparer l’analyse, la vie du patient, et les manifestations de son désir concret de faire une analyse, alors que (selon Greenson) le cadre est fait pour favoriser la régression et donner un sentiment de sécurité au patient dans le cadre de " l’alliance de travail ". Nous pouvons saisir ce souci de Freud lorsqu’il indique, par exemple, que l’analyste prendra de préférence les patients disposés à investir le temps et l’argent nécessaires à leur traitement.
Lacan se saisit de l’esprit de la démarche freudienne alors que les post-freudiens ont tenté de l’appliquer à la lettre. Pour Lacan, comme pour Freud , loin de séparer la séance de la vie du patient, il s’agira d’obtenir que la psychanalyse passe dans sa vie. Cela veut dire entre autres que rien de la vie du patient ne peut être laissé à l’écart. La psychanalyse est dans un rapport avec l’ensemble du système signifiant dans lequel l’analysant se déplace. Lacan le rappelle dans le texte de 1967 " De l’analyse dans ses rapports avec la réalité " lorsqu’il signale : " …l’interprétation dont s’opère la mutation psychanalytique porte bien là où nous le disons : sur ce qui, cette réalité la découpe de s’y inscrire sous les espèces du signifiant ".
La séance, dans cette perspective, n’est pas un espace réservé à la psychanalyse et qui s’inscrirait dans un emploi du temps quotidien comme une activité intellectuelle ou récréative, elle est au contraire un élément de la série signifiante à partir de laquelle le patient s’inscrit dans la réalité. La mutation attendue se produit dès lors que le signifiant que délivre la séance est avec les autres dans un rapport gödelien, lorsqu’il leur devient " extime " .
La séance lacanienne n’est pas un espace destiné à la régression, elle est à l’inverse l’occasion d’une tuché d’une rencontre. Il y a dans la séance telle que la décrit Lacan un paradoxe : elle entre en effet dans une série avec " une régularité quasi-bureaucratique " (De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité ), mais elle est foncièrement tuché c’est-à-dire interprétation, surprise.
Le cœur de la subversion lacanienne de la durée de la séance trouve sa raison dans le fait qu’elle exige de l’analyste qu’il paie de mots, de sa personne, de " ce qu’il y a de plus essentiel dans son jugement le plus intime " comme l’indique Lacan dans la " Direction de la cure… " (Ecrits p. 587). Dès lors la " régularité quasi bureaucratique " n’est que le fond sur lequel la séance en elle même devient un outil de l’interprétation de l’analyste qui en fera éventuellement et au cas par cas, varier le nombre la durée voire même le prix. Le seul principe que l’analyste doit respecter étant de ne pas répondre à la demande , de ne pas se trouver avec le patient dans une position de connivence.
L’analyse dans l’IPA s’est développée au fil des années selon un modèle ou l’acte de référence est celui du médecin, du thérapeute. Nous opposerons à cela l’acte analytique dont Lacan a fait le principe de l’action de l’analyste et de sa conception de la séance. La mise exigée du côté du patient comme du côté de l’analyste, va bien au-delà du thérapeutique et des aspects du soin qui reposent toujours par quelque côté sur la charité. S’il y un principe de charité dans l’analyse c’est au sens où le logicien Davidson entend ce terme, à savoir que l’analysant et l’analyste sont tous les deux situés du même côté de l’Autre, celui là même dont il s’agit pour le patient de saisir quelle a été la logique opérant dans l’Autre et qui a conduit sa vie. En ce sens l’analyse et donc la séance analytique, fait partie de sa vie en même temps qu’elle est le levier sur lequel il peut s’appuyer pour la transformer.
Lacan a réussi la où les post-freudiens ont échoué : il a fait passer le cadre dans le tableau, opération topologique qui fait que la séance lacanienne n’est pas et ne sera jamais une séance ipéiste raccourcie, mais autre chose, un objet nouveau et inventif, en rapport avec les finalités du discours psychanalytique dans le monde. |